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Au temps bon temps des colonies

colonialisme

La destruction inattendue des statuts de Victor Schoelcher nous montre que sous cette apparence apaisée des composantes de notre société martiniquaise, les cicatrices des blessures de l’histoire sont encore sensibles, et qu’il n’en faudra pas beaucoup pour les réveiller.
Voilà ci-dessous un album photos, non exhaustif, qui circule sur les réseaux sociaux, qui au seul regard donne une idée de l’esprit colonial encore agissant en Martinique. Il ne s’agit surtout pas de têtes mise à prix, mais de la mise à prix d’un système archaïque, humiliant, dégradant, aliénant, discriminatoire, attentatoire à notre personnalité, dirimante de nos responsabilités, entretenu par des « blancs » dans une « communauté française » que les martiniquais ont choisi, dans un espoir de fraternité entre les hommes.

Pourtant la société martiniquaise connait la diversité ethnique et culturelle. Elle a su accueillir des hommes et des femmes venant d’inde, de Syrie, d’Afrique noire et blanche de chinois, de français, des européennes, des haïtiens des sud-américains etc. Malheureusement le maillage s’est fait entre toute ces composantes en maintenant tout de même le clivage entre dominants et dominés, les blanc et les noirs.
Cette hiérarchisation est volontairement entretenue dans un plan à long terme de notre disparition, et qui ne donne aucun crédit à ces discours de fraternité, ou des agenouillements des « blancs » devant le meurtre de Georges Floyd. Encore moins de crédit aux attitudes des relais locaux de ces marches qui ne sont qu’une vaste opération de séduction pour calmer la colère.

La blessure est encore vive
Les slogans « anti-Békés », « antiblancs » ressurgissent et doivent être interprétés dans le pouvoir qu’ils représentent et les privilèges qui leurs sont associés, et non pas dans une prise de position raciste ou xénophobe. Ils sont identifiés comme la source et les bénéficiaires des injustices.
Et l’on continue à faire trôner conquérant génocideur et esclavagiste impériale en place d’honneur dans notre ville capitale.
Les dossiers s’accumulent, entre les Gerard Nouvet, Georges Marie Louise, Renor Ilmany, Man Toy, et tous ceux dont on taient les noms pour les substituer aux noms et bustes des tortionnaires et bourreaux de nos ancêtres. Les voilà les statues qu’il faut ériger

Nous sommes des guerriers
En effet la révolte, l’insoumission sont dans notre ADN parce que nos ancêtres se sont battus pour la liberté, et contre toute forme d’injustice et de domination.
C’est ce même ADN qui a poussé de nombreux dissidents à se rebeller contre l’ordre établi en Martinique pour participer à la libération de la France du joug nazi. N’est-il pas légitime que ces jeunes réclament à leur tour liberté vérité et justice ?
Le changement de l’autre viendra de notre propre changement, parce que nous aurons réussi à nous mettre debout, à nous apaiser, à nous faire respecter.
Ce qui est refusé, ce qui est combattu, ce qui nourrit la révolte c’est cette mainmise sur l’économie, sur les autorités, la justice, la police, la gendarmerie, et cette relation de connivence d’un « entre soi » et d’une « endogamie politique » qui pérennise une injustice de l’histoire au profit de leurs seuls intérêts et aujourd’hui au mépris de la dignité et de l’histoire de notre peuple.

La répression n’y changera rien
Ces manifestations liées à la destruction des statues de Victor Schoelcher semblent faire ressurgir le spectre de la répression faisant l’impasse de la mise en œuvre d’une autre forme de réponse qui serait alors à inventer ensemble. En effet plutôt que d’essayer de comprendre, d’apaiser, notre classe politique a versée dans la condamnation aveugle et la punition la plus sévère.
Si certains affrontements inhérents à la nature même de l’homme ont été utiles, aujourd’hui la logique conflictuelle doit céder la place à une stratégie plus indirecte.

Stopper les scories coloniales
Les indépendances des années 60 n’ont pas fait disparaître en Martinique l’administration coloniale, et l’esprit colonial n’a toujours pas été désarmé. Il alimente encore les rapports verticaux, inéquitables, injustes, et nourrit encore les rapports entre le peuple Martiniquais et les dirigeants Français. « Français à part entière », « Français comme tous les autres », « solidarité nationale » … sont des rappels ministériels incessants qui tentent de conjurer une différenciation d’espace, d’histoire, de culture, de rapport aux urgences et aux risques qui sont singuliers et qui n’ont rien à voir avec ceux de la France. On s’habitue à débarquer d’un avion et, durant quelques heures, au pas de charge du héros, porter « la bonne nouvelle », promettre de tout effacer, embrasser, caresser, tutoyer en créole, dire qu’on va tout régler…et on repart heureux. Cet esprit colonial doit disparaître en ces temps de rupture, et là ce serait un écart déterminant d’avec les temps anciens.

C’est le moment d’essayer un esprit neuf.
Équité, autonomisation, interdépendance respectueuse, dialogue permanent, confiance à l’intelligence de chacun et de tous, responsabilité pour tous et pour chacun, initiative restituée à chacun et à tous… sont les catégories maîtresses de l’esprit neuf, pour ne pas dire du « respect » que nous imposent ces temps de crise.
Ce sont surtout les maîtres mots d’un nouveau pacte républicain possible. L’unité indivisible de la République ne peut plus se penser dans la disparition d’une ou de plusieurs de ses composantes. Surtout en créant des privilèges pour les « blancs ».
La fin de l’esprit colonial peut être le lieu d’émergence d’une République unie. Une République qui fonderait son unité sur la valorisation de sa diversité, la libération des intelligences des peuples qui la constituent, leur concert, l’harmonisation institutionnelle des responsabilités restituées.
Les révoltes en cours et les ruptures qu’elles supposent ne peuvent pas ignorer cette exigence : briser ce « carcan colonial », ses stérilités et ses anesthésies.

Tant que ce sentiment d’injustice lié aux crimes de l’esclavage perdurera,
Tant que l’administration d’état sera pilotée par une majorité de « blancs »,
Tant que la classe politique martiniquaise n’aura pas accédé à la responsabilité,
Tant qu’il sera fait obstruction à la réappropriation des trésors de notre patrimoine culturel matériel et immatériel recalé au rang de folklore,
Tant que ne seront pas développés de rapports respectueux vis-à-vis de la nature de l’eau, des sources, des rivières, de la mer, et de la langue,

Tant que cela durera beaucoup de martiniquais penseront qu’ils habitent encore cette blessure, et qu’il n’en faudra pas beaucoup pour en réveiller les douleurs.

Jeff Lafontaine

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