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Peut-on se passer des profs ?

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andré tricot

Le métier d’enseignant est-il menacé par les nouveaux supports d’apprentissage ? Ce serait ignorer les missions de l’école, chargée de faire apprendre à tous des connaissances non immédiatement utiles.

De manière récurrente, le développement des technologies de l’information et de la communication est utilisé comme argument « révolutionnaire » à propos des apprentissages et de l’enseignement. Telle technologie va profondément modifier la façon d’apprendre et/ou la façon d’enseigner. Il est fascinant de voir à quel point cet argument est souvent utilisé. Je me souviens, lors du développement d’une ressource appelée « Itinéraire pour un métier » au début des années 1990 (une série de cédéroms de l’Onisep qui présentait des informations sur les métiers et les études de façon interactive), avoir organisé une première démonstration dans un centre d’information et d’orientation. Je venais recueillir les conseils et les critiques de conseillers d’orientation psychologues. Je fus très surpris d’entendre une personne me dire : « Mais alors, vous voulez nous piquer notre boulot ? » Alors que je participais au développement d’une ressource, cette personne me parlait de son métier… (il n’est pas exclu qu’elle se moquât gentiment de moi). Au cours des dernières années, on a pu entendre le même argument avec les tuteurs intelligents, le micromonde Logo, le multimédia, les hypertextes, les serious games, etc., aujourd’hui avec les Moocs. Plus tôt dans le siècle, avant même l’informatique, on a entendu le même discours avec le cinéma, la radio, la télévision. Je me prends parfois à imaginer que cet argument a dû être servi lors de l’inauguration de la bibliothèque d’Alexandrie. Pourquoi ?


La grande illusion
Je crois que nombre des personnes qui développent ces technologies ou qui ont l’idée de les utiliser d’une certaine manière pour l’enseignement ne savent tout simplement pas en quoi consiste le métier d’enseignant. Ils ne le savent pas parce qu’ils ne font pas la différence entre apprendre et enseigner. Puisque l’on enseigne pour que les élèves apprennent, si un humain apprend dans telle situation, alors cette situation peut relever de l’enseignement. C’est un peu subtil, mais c’est là que se situe le problème : ce raisonnement est faux. Par exemple, j’ai appris beaucoup en lisant Le Pendule de Foucault d’Umberto Eco. Beaucoup appris sur les théories du complot, sur les formes douces de la paranoïa, sur les risques de l’herméneutique et sur les limites de l’interprétation. J’ai adoré ce roman qui a été un grand apprentissage pour moi quand j’avais 24 ans. Imaginez que j’en tire maintenant cette conclusion : si je le fais lire à d’autres personnes, elles apprendront beaucoup sur les théories du complot, les limites de l’interprétation, etc. Ce n’est pas très sérieux, n’est-ce pas ? (à part cette génération de parents qui ont fait lire Moi, Christiane F. à leurs enfants pour qu’ils apprennent que la drogue, c’est mal, qui croit que l’on peut donner un roman à lire à des enfants pour qu’ils apprennent quelque chose ?). Pourtant, c’est bien ce type de raisonnement qui est utilisé. On passe de « j’ai appris X avec la ressource Y » à « donc il suffit de donner Y à d’autres personnes, elles apprendront X ». 

Confondre l’apprentissage et l’enseignement est donc la source majeure de l’illusion selon laquelle des ressources pourront un jour remplacer les enseignants. Cette confusion est probablement entretenue par l’incroyable puissance de notre capacité d’apprentissage. Les humains sont capables d’apprendre à peu près tout et n’importe quoi à partir du moment où cela fait partie de leur environnement et leur est utile quotidiennement. Ils peuvent comme cela apprendre à parler une seconde langue, à faire du vélo, à jouer aux échecs, à utiliser un logiciel de traitement de texte ou Google. La liste est infinie. Cette capacité d’apprentissage « adaptative » ou « par la pratique » est extraordinaire, elle permet aux humains d’atteindre de très hauts niveaux de performances. Déjà en 1894, dans une étude d’Alfred Binet, des caissiers du Bon Marché (qui pratiquaient quotidiennement le calcul mental, depuis plus de dix ans) se sont révélés aussi performants, voire plus, que des grands calculateurs, des individus qui avaient manifestement un don pour le calcul mental. Dans le cas d’une langue parlée, cet apprentissage adaptatif est fascinant parce qu’il est implicite, l’individu n’est même pas conscient des apprentissages qu’il réalise, il ne sait pas les décrire. Mais dans les autres cas (calculer, jouer aux échecs, utiliser un traitement de texte), cet apprentissage est tout à fait conscient, explicite, il nécessite des efforts, du temps, une pratique délibérée et quotidienne. Que ce processus d’apprentissage soit implicite ou explicite ne change pas cette donnée fondamentale : les humains ont une capacité d’apprentissage par adaptation absolument fabuleuse.

L’indispensable contact humain
L’enseignement existe pour pallier les limites de cet apprentissage. Parce que cet apprentissage a une limite importante, qui réside dans sa force même : l’adaptation. Je peux devenir très performant en calcul mental si, pour des raisons professionnelles, pour des raisons personnelles, par passion, par loisir (peu importe), je pratique le calcul mental tous les jours ou presque. C’est là le moteur de l’autodidaxie. Or de très nombreux enfants de 9 ans ne pratiquent pas le calcul mental quotidiennement, parce qu’ils n’ont aucune raison de le faire, ni métier, ni passion qui implique le calcul mental. Ah, si ! Ils le pratiquent. À l’école. Si l’école n’existait pas, il est probable qu’une grande majorité d’enfants de 9 ans ne pratiquerait pas le calcul mental. N’apprendrait pas à compter, ni à orthographier, ni probablement à lire, ni à étudier l’histoire de leur pays, ni la géographie de l’Europe, etc., la liste est longue. L’école sert à ce que tous les enfants apprennent des connaissances qui ne correspondent ni à leur environnement immédiat, ni à leur passion. Le cœur du métier des enseignants réside dans cette capacité à faire apprendre à tous élèves des connaissances qui ne leur sont pas immédiatement utiles, ne font pas partie de leur quotidien, ne les passionnent pas particulièrement. Bien sûr, certains parents peuvent enseigner à domicile ; mais ils enseignent un programme, ils ne décident pas que leurs enfants seront dispensés d’apprendre l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir, même s’ils n’aiment pas cette règle, comme Voltaire, qui aurait dit : « Clément Marot a ramené deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé… Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages ! » 

J’ai donc du mal à croire que l’on puisse un jour se passer d’un contact humain direct, que l’on puisse se passer de salles de classe et de contraintes temporelles pour assumer cette incroyable mission, si l’on comprend que cette mission s’adresse à tous les enfants et les adolescents. J’ai même tendance à penser que le monde dans lequel nous vivons étant de plus en plus complexe, riche, divers, imprévisible, nos enfants auront toujours besoin de plus de connaissances « non immédiates », donc de plus d’école.

André Tricot

André Tricot est professeur en psychologie à l’ESPÉ de Toulouse, membre du laboratoire Cognition Langues Langages Ergonomie, UMR 5263 du CNRS à Toulouse. Il dirige la collection « Mythes et réalités ».
Directeur adjoint R&D universitaire de l’IUFM-Midi-Pyrénées (université Toulouse‑II), il a publié, entre autres, Apprentissage et documents numériques (Belin, 2007) et dirigé, avec Aline Chevalier, Ergonomie des documents électroniques (Puf, 2008).

Sciences humaines mars 2014 https://www.scienceshumaines.com/peut-on-se-passer-des-profs_fr

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