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Lettre à Tertulien, mon ami, mon frère.

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vieux monsieur cubain souriant

Hello « poto »
Merci pour ton message d’amitié. Il me montre une fois de plus, que nos divergences de positionnement politique n’affectent en rien notre amitié.
Sur les questions que tu poses, je ne partage pas l’idée que le modèle départemental assimilationniste soit aujourd’hui si abouti que certains le prétendent. Je dirais même que ce modèle est en échec ! En dépit des aspects matériels et infra-structurels routes, écoles, équipement… ce modèle a échoué sur le plan humain. Je demeure convaincu que la finalité la politique est d’assurer le bonheur des individus.
En dépit des travaux et des réflexions de nos illustres penseurs tels que, Césaire, Senghor cheik Anta Diop, Taubira, Fanon et bien d’autres ; ce modèle n’a jamais su ou pu répondre et proposer au mode de réparation du péché originel de l’esclavage autre chose que la répression et la négation des souffrances des victimes.
Nous en sommes encore aujourd’hui à ce stade d’un peuple Martiniquais stratifié par ses origines et appartenance de classe. Le clivage entre békés et martiniquais continue de « pourrir » nos liens et nous prive d’une unification de notre peuple, seule capable de nous rendre collectivement plus forts, plus prospères. Dans ce modèle aucune avancée n’a jamais été proposée pour que les békés assument l’héritage moral qui accompagne l’héritage économique.
L’acceptation de cet héritage économique entraîne les responsabilités qui vont avec la réparation, qui ne s’évaluent pas nécessairement en « argent ». Parce qu’en effet, comment évaluer les douleurs de ce crime de l’esclavage ?

Un autre point de ton courrier me semble prêter à discussion. Tu fais état en effet, d’une apparente « vacuité des propositions » de ces jeunes qui mènent une lutte contre ce qu’ils considèrent être des abus du système. Nous devrions me semble-t’il reconnaître la responsabilité de notre génération sur ce que nous leur avons effectivement transmis. Notre génération s’est contentée d’utiliser le système pour accéder aux espaces de pouvoir pour en jouir sans vraiment l’exercer. La génération qui nous a précédée, nos aînés tels que Aimé Césaire, Emile Maurice, Georges Gratiant, Armand Nicolas, Michel Renard, Pierre Aliker, et bien autres encore… avec plus de difficultés à résoudre, plus d’arrogance du pouvoir post-colonial, moins de liberté de moyens et d’actions a réussi à relever les défis du transport, de la construction massive de logements sociaux, d’établissements scolaires, d’hôpitaux, de la mise hors d’eau, etc. etc. etc.
Certes notre génération a posé quelques tentatives mais elle a sous-estimé le modèle post-colonial français malgré les expériences des pays d’Afrique des années 50. Nous avons été aveuglés par l’apparence de l’exercice du pouvoir sans jamais penser à transmettre, et pire en étouffant toute divergence ou contradiction, ou encore en tuant rapidement dans l’œuf toute émergence de possible relève.

Pour ce que tu nomes « la vacuité de leur pensée ». J’entends bien quand tu me dis qu’il pourrait leur manquer de la formation.
Certes le système en dépit de son principe de massification connait lui aussi ses insuffisances. Je ne t’apprendrai rien en te disant que si globalement l’école forme de mieux en mieux et a diminué considérablement son taux de non-diplômés et que le taux de qualification a augmenté. Il n’en reste pas moins que les difficultés de ceux qui n’arrivent pas à décrocher un titre scolaire sont considérables, et ceux la sont encore très nombreux. C’est aussi ça qu’ils dénoncent, et si quelque chose leur manquait c’est la transmission d’un véritable héritage politique et l’accès à la bonne information.

Dans notre contexte d’économie de comptoir, sous l’effet de l’évolution des technologies et surtout de la persistance d’un niveau de chômage très élevé, les candidats à l’embauche sont nombreux et les entreprises privilégient les plus diplômés. Tout cela crée un effet de déclassement d’une partie de la jeunesse et ceux qui n’ont pas de titre scolaire sont relégués tout en bas de la « cordée », c’est-à-dire dans la rue.

En plus notre société martiniquaise dans ses politiques publiques s’est contentée d’administrer socialement la souffrance des plus faibles, par le biais de soi-disant politiques sociales à coup de bons du CCAS, et trop souvent à des fins électorales.
Par crainte de la perte de pouvoir certains ont étouffé bien des revendications en se faisant soi-disant nos portes paroles auprès du gouvernement et nous saupoudrant des politiques de rattrapage du niveau de développement la France mère patrie au nom d’une sacro-sainte égalité réelle.

Hé bien les voilà aujourd’hui les jeunes avec des nouveaux systèmes d’expression que nous ne comprenons pas, telle que l’organisation horizontale des mouvements sociaux sans chefs, la démocratie participative, les réseaux sociaux…. Les voilà ceux que le modèle a cru rejeter.
Ils habitent cette blessure.
Ils ont encore la vitalité de crier leur douleur et leur désespoir car cette nouvelle affaire de COVID-19, avec ces mensonges d’Etat, qui fait suite celle du chlordécone encore avec des mensonges d’Etat conjugués à la complicité d’une partie de notre personnel politique, porte atteinte directement à la vie. Tu le sais comme moi-même, ces jeunes n’ont peur de rien, même pas de mourir car pour beaucoup d’entre eux leur sort est scellé. Les plus chanceux arrivent à s’expatrier.
Tout cela me conforte dans l’idée qu’une grande majorité du personnel politique en place, est disqualifiée rien qu’à vouloir à tout prix se maintenir ou revenir au pouvoir.
Oui ce personnel politique a porté sa pierre à l’édifice il faut le reconnaître et les remercier. Ils ont fait ce qu’ils ont pu. Maintenant il faut préparer la relève, aider les jeunes à exercer le pouvoir.

Je crois qu’ils ont besoin d’être aidés, écoutés, guidés.
Crois-moi ils ont des idées et des propositions.
Tout est encore possible.

Amitiés
Jeff Lafontaine
18 Avril 2020

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