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Pa fè ganm anlè tè-a nou sé dé kadav doubout

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no justice

Jeff Lafontaine/

Tous les paramètres d’une société qui va bien sont visibles, tant en matière d’infrastructures que de progrès humains. Des routes, des écoles, des centres commerciaux fleurissent et sont bien entretenus. La moyenne du chômage de masse de 19% qui perdure est géré par des politiques d’accompagnement social, plus de 80% d’une classe d’âge réussissent au Bac. En bref, les indicateurs ne manquent pas pour nous donner l’impression d’une Martinique qui va bien. Même si beaucoup reste encore à faire au nom d’une sacro-sainte politique de rattrapage et d’égalité réelle par rapport à la « mère patrie » dite « métropole » dont les vertus seraient de gommer la distance géographique, les océans, la culture, les différences avec un peuple à l’histoire douloureuse et aux « blessures » qui lui sont propres.
Cependant la capacité de nos élites à porter un développement, au-delà des initiatives prises par une minorité, demeure à démontrer, même si des voix toujours plus nombreuses s’élèvent pour appeler à un changement de modèle.

Ecoutons Le poète.
En 1982 Aimé Césaire dans son calendrier lagunaire écrit :
« J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cents ans
…….
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
-c’est bien pire qu’un enfer-
…….
j’habite le pan d’un grand désastre
……
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
…….
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe
……. »
Près de quarante ans plus tard tous les signes du pourrissement de notre société martiniquaise sont encore présents.
Déjà asservis et abrutis par une consommation de masse nous nous voyons empoisonnés à la base même de notre alimentation par l’eau et les fruits et légumes que produit notre terre.
Aujourd’hui certains, de plus en plus nombreux, ceux qui manifestent ne sont plus dans la crainte ni dans la confiance des promesses politiques. Ils semblent déjà fragilisés dans leurs emplois quand ils en ont, ils disent de plus en plus ne pas vouloir participer aux élections et pire que tout ils ne pas avoir peur de mourir.  
Si c’est vrai que les slogans tels que « l’état assassin, politiciens corrompus complices » sont encore entendus, un nouveau discours, de nouveaux arguments se développent et interpellent.
« nous sé dé kadav doubout » …
« mô pou mô nou kaye mô an la ria » …
« nou pa ni ayen a pèd nou za pèd la vi » …
« bétjé a reponsab kondané bétjé a.. »
« jistis é réparasion pou les viktim »..
« krim colonial »
« léta indemnizé lé eclavagis sa sé an injistis »…

Comment pourrait-on avancer ?
La première manière de faire face à notre passé a été d’oublier. Aujourd’hui encore elle persiste ici ou là. La nécessité d’une réconciliation entre les maîtres et les esclaves qui devaient vivre sur le même territoire est peut-être une des explications de cette volonté d’oublier.
Cette mise au tombeau de notre histoire a entraîné de nombreuses distorsions. Dans son ouvrage à propos de la résilience « un merveilleux malheur » Boris Cyrulnik explique que ne pas parler d’une tragédie passée, c’est s’y soumettre. Mais « en parler comme une rumination, un retour du passé dans le présent, c’est se créer un syndrome psycho traumatique », dit-t-il encore.
On entend souvent dire qu’« on en parle trop », que « Nous macérons dans la souffrance ». Mais, justement, c’est parce qu’on refuse d’en parler que le passé ressurgit aujourd’hui de façon répétitive et nous empêche d’avancer, de dépasser ce cap. De plus en plus nombreux pensent que la phase réparation manque au processus de réconciliation, et devient un préalable.

Tant que ce sentiment d’injustice lié aux crimes de l’esclavage perdurera,
Tant que l’administration d’état sera pilotée par une majorité de « français de France »,
Tant que la classe politique martiniquaise n’aura pas accédé à la responsabilité,
Tant qu’il sera fait obstruction à la réappropriation des trésors de notre patrimoine culturel matériel et immatériel recalé au rang de folklore,
Tant que ne seront pas développés de rapports respectueux vis-à-vis de la nature de l’eau, des sources, des rivières, de la mer, et de la langue,
Tant que cela durera beaucoup de martiniquais penseront qu’ils habitent encore cette blessure, et qu’il n’en faudra pas beaucoup pour en réveiller les douleurs.

La violence n’est pas la solution
La Martinique a un passé de répression coloniale marquée et nos mémoires n’ont pas effacé l’assassinat d’André Aliker, l’emprisonnement des 18 jeunes de l’OJAM, la tuerie de Chalvet avec Rénor Ilmany et les tortures à mort de Georges Marie-louise, la fusillade d’Alain Joviniac, le meurtre de Gérard Nouvet, et bien d’autres encore….
Les manifestations liées au scandale du Chlordécone (détails de la pollution) semblent faire ressurgir le spectre de la répression faisant l’impasse de la mise en œuvre d’une autre forme de réponse qui serait alors à inventer ensemble.
En effet la révolte, l’insoumission sont dans notre ADN parce que nos ancêtres se sont battus pour la liberté, et contre toute forme d’injustice et de domination.
C’est ce même ADN qui a poussé de nombreux dissidents à se rebeller contre l’ordre établi en Martinique pour participer à la libération de la France du joug nazi. N’est-il pas légitime que ces jeunes réclament à leur tour liberté et justice ?
Ce qui est refusé, ce qui est combattu, ce qui nourrit la révolte c’est cette mainmise sur l’économie, sur les autorités, et cette relation de connivence d’un « entre soi » qui pérennise une injustice de l’histoire au profit de leurs seuls intérêts et aujourd’hui au mépris de la vie.

Mais on a trop longtemps cru que la pacification voulait dire réconciliation. La triste actualité du chlordécone nous montre que sous cette apparence apaisée les cicatrices sont encore sensibles. En effet la majorité des slogans sont « anti-Békés », « anti-Blancs » dans le pouvoir qu’ils représentent et les privilèges qui leurs sont associés, et non pas dans une prise de position raciste ou xénophobe. Ils sont identifiés comme la source et les bénéficiaires des injustices.
Certains affrontements inhérents à la nature même de l’homme ont été utiles. Mais aujourd’hui la logique conflictuelle doit céder la place à une stratégie plus indirecte. Le changement de l’autre viendra de notre propre changement, parce que nous aurons réussi à nous apaiser.

Une spirale vertueuse: pacification, réparation, et réconciliation
Chaque fois que nous nous sommes reraconté notre histoire de l’esclavage, elle a changé dans un sens moins douloureux. Nous avons découvert des raisons d’avoir moins honte, d’avoir moins mal, nous avons modifié « la tonalité émotionnelle du souvenir ». A chaque apport des historiens, notre histoire change un peu, à chaque poème d’Aimé Césaire notre regard sur nous-mêmes change un peu. La loi Taubira a aussi contribué à faire évoluer la représentation de l’esclavage en France et dans les pays concernés. L’l’initiative du 22 mai 2006 de Roger Dejaham a posé une première marche. La sortie récente de plusieurs films sur l’esclavage et de pièces de théâtre, les mémoriaux à Nantes, Bordeaux, New-York, mémorial ACT en Guadeloupe, l’instauration de journées annuelles de commémoration de l’abolition, les congrès, les voyages organisées à l’île de Gorée, etc….La recherche des origines Africaines encouragées par certaines associations tant en France qu’en Martinique.
La pacification est un processus en marche et pratiquement abouti.
Nous avons neutralisé la haine sans nous renier et sans clore pour autant l’attente…L’exigence de compromis ne signifie pas pour autant compromission.
Voilà ce qu’il faudrait poursuivre pour prolonger et faire aboutir cette démarche vertueuse de la pacification, réparation, et réconciliation.
La société martiniquaise connait la diversité ethnique et culturelle. Elle a su accueillir des hommes et des femmes venant d’inde, de Syrie, d’Afrique noire et blanche de chinois, de français, des européennes, des haïtiens des sud-américains etc. Le maillage s’est fait entre toute ces composantes en maintenant tout de même le clivage entre dominants et dominés.

A l’issue de l’esclavage un héritage est légué aux descendants de chacune des parties, fardeau pour les uns, richesse pour d’autres. Chacun de ces héritages induit une responsabilité qu’il faut reconnaître et assumer.
Il faudrait pouvoir sortir de l’amnésie l’Histoire car l’héritage de l’esclavage nous le portons tous et ce n’est pas du passé car les békés continuent à jouir aujourd’hui encore de cet héritage, et s’engager dans la voie de la réconciliation comme un véritable objectif à atteindre. C’est en ce sens que la réparation apparaît comme une étape nécessaire pour rétablir ou consolider le vivre ensemble. Elle est la voie incontournable vers la réconciliation parce que c’est le processus qui permet la reconnaissance des faits, du statut de victime, l’identification des responsables et de la dette morale. Les victimes ont besoin que les bourreaux soient identifiés.
Certains revendiquent que des gestes symboliques forts soient faits par les Békés, il y a là une attente encore insatisfaite. Mais d’autres, considèrent que nous ne devons pas faire dépendre notre bien-être d’une démarche venant des békés, et que nous devons vivre sans l’attendre sans tourner la page pour autant.

Encore un pas…
Le processus est complexe car comment identifier les victimes, les véritables responsables, hiérarchiser les souffrances, qualifier des crimes, évaluer la nature de la réparation, financière ? symbolique ?
Et plus le préjudice est ancien plus il sera difficile d’évaluer le dédommagement et de définir le périmètre des descendants à indemniser, d’autant qu’entre-temps la liste des dommages continue à s’alourdir. Certes le crime est ancien mais la reconnaissance du crime est récente ! Mais peut-être tout ce temps a-t-il été utile pour nous permettre de mettre des mots sur nos maux ; pour expliquer certains comportements, certaines névroses. Cela participe à l’identification des différents visages du crime (comme des métastases qui se poseraient sur des organes différents d’un même corps).
L’important, au fond, c’est de regarder la vérité en face, accepter d’en parler, en parler sans souffrir, acquérir la sérénité qui permet d’affronter efficacement les problèmes concrets et que cette question du passé n’ait plus de charge émotionnelle, affective, une charge qui nous limite. Nous pouvons revisiter notre passé, revenir au lieu de la douleur, « ne retrouver que le souvenir de la douleur et non plus sa morsure », comme écrit Philippe Claudel (Meuse l’oubli – octobre 2000).
On ne pourra faire cependant l’impasse d’une réparation matérielle ou symbolique si on espère une véritable restauration du lien et un vivre ensemble assaini.

Jeff Lafontaine/10 Décembre 2019

#evolutionmartinique
#jefflafontaine

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Un commentaire

  1. Berard Capgras

    11 décembre, 2019 à 7:21

    Je voulais mourir de mort naturelle ! C’est raté … Je suis dans ĺes 95% !!! Dieu était d’accord mais l’état et certains békés ne lui ont pas laissé le choix … que me conseille le démon … ?

    Répondre

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