Rencontre insolite au cimetière

30 mai 2016

Actualités, Social

Rencontre insolite au cimetière

Roger Tranquille. Comme une majorité de Martiniquais n’ayant pas la chance de dire « Bonne fête maman », cette dernière n’étant plus, je me rends au cimetière la veille pour être certain que la tombe où elle repose est propre.

Choqué, estomaqué, ulcéré, renversé, horrifié, les mots sont trop faibles pour exprimer mon état d’âme. Un jeune, à l’air d’un vieillard, tenant à peine sur ses deux jambes, enduit la tombe de mes parents, d’une eau boueuse.

Je l’assiste impassiblement, entrain de briser le marbre sur lequel depuis des décennies les photographies de mes parents témoignent de la présence de leurs restes dans ce caveau, pour ceux qui oublieraient leur visage, et sachent que c’est là qu’ils reposent éternellement.

Avec un calme qui me surprend, je lui laisse la jouissance que lui procure cette profanation. Et lorsqu’il commence à s’apaiser, le forfait accompli, je m’approche de lui.

Entretien de folie

J’évite de lui demander les raisons qui l’ont poussé à agir de la sorte, cette question viendra en son temps.

Je lui dis : « connais-tu les personnes des photos sur le marbre que tu as détruites » ? NON me répondit-il, mais je n’en ai rien à foutre.

Il recommence à s’exciter, et c’est lui qui me pose des questions : « Et toi, qui es-tu, pourquoi veux-tu savoir les raisons pour lesquelles j’agis ainsi ?

En un rien de temps, je décide de lui dire des choses qui vont le blesser ou, l’obliger à prendre conscience de ses actes. Je passe à l’offensive, pour qu’il sache que je ne le crains pas, même si ce n’est pas tout à fait vrai, mais que je ne baisserai pas mes frocs devant lui.

« Tu es violent lui dis-je, parce que tu as consommé de la drogue, et tu n’arrives pas à discerner le mauvais du bon, tu as du mal à te contrôler…….En continuant de la sorte c’est en prison que tu finiras »

Sa réponse me laisse sans voix : « La prison, je connais, et aujourd’hui, ils ne veulent plus de moi, sauf si je tue quelqu’un…….T’inquiète pas, ça viendra. Et si tu tiens à le savoir, j’ai détruit les photos de tes parents, car cela représente pour moi une manière de tuer ces bourgeois qui m’emmerdent, et qui méritent la mort, je n’ai pas encore ce courage de tuer pour de bon, mais rasure toi ça viendra…….Cela dit, je ne connaissais pas tes parents, mais je ne regrette rien ».

Indifférence des passants dans les allées du cimetière

Les gens vont et viennent dans les allées du cimetière, sans se poser de question, sans un regard, même si entre mon interlocuteur vandale, belliqueux, et moi, pas trop d’esclandre, aucun geste menaçant. Mais enfin la proximité des gens qui passent avec nous deux ne peut pas passer inaperçu, la Martinique est devenue ainsi.

Changement de tonalité

Et puis brusquement, comme si j’étais devenu le confident de ce jeune camé, qui souhaitait obtenir de moi les réponses à ses questionnements.

J’apprends ainsi qu’il fume exclusivement de la Marijuana, pas de cailloux comme il dit (le crack), mais que ce n’est pas grave dit-il, tout comme l’alcoolique qui prétend s’arrêter quand il veut, ou encore le fumeur qui en fait de même, mais en réalité n’y parviennent jamais, à moins d’une cure intensive et sérieuse.

Alors je me dis que ce jeune homme n’est pas un cas isolé dans ce cimetière, ce qui explique l’attitude indifférente des gens habitués à ces scènes horribles.

J’apprends encore qu’il se drogue, pour oublier qu’il a perdu son emploi, cela fait 12 ans, lorsqu’il travaillait dans un établissement financier, ce n’est donc pas un con, il n’est pas né drogué. Il n’est certainement pas prêt de récupérer cet emploi, pas plus qu’un autre d’ailleurs.

De confidence en confidence, il me dit que les hommes et les femmes qui dirigent ce pays devraient consommer de la Marijuana, ils seraient plus lucides pour mieux juger de ce qui se passe, mettre en place des méthodes, des projets, et tenter de trouver les solutions. Il m’explique que tous ceux qui sont comme lui, ne comptent pas aux yeux de nos dirigeants, ne figurent sur aucun fichier, et que lorsqu’ils quitteront ce bas monde, pas grand monde ne les pleurera, pas même leurs compagnons de drogue, persuadés qu’ils ont changé de quartier d’errance. C’est la raison qui explique que rien n’est mis en place pour eux. Cela explique aussi que le cimetière les attire, ce sont des vivants morts, ou des morts vivants, c’est le constat que je fais, n’étant pas psychologue.

Changement de stratégie

Je me fis persuasif et menaçant en lui disant que je n’avais que faire de ses belles paroles et de ses conseils à la con, en lui apprenant qu’il s’agit de la tombe de mes parents qu’il a profanée. J’exige qu’il la remette dans un bon état de propreté, sinon je l’emmènerai de force si le besoin se fait sentir à la police, pour les dégradations qu’il a commises, et si la police ne faisait rien je m’en occuperais personnellement.

Quand l’homme est blessé

Il se mit à hurler et à injurier, menaçant de me couper la tête, et je lui dis : « Sais-tu ce que j’ai dans mon sac ? »

Il se calma tout aussitôt, n’ayant même pas remarqué que je n’avais pas de sac, et par conséquent pas d’arme dans un sac qui n’existait pas.

L’entretien avec ce jeune homme n’ira pas plus loin, il s’en est allé en me promettant de dégrader encore la tombe de mes parents si j’osais remettre un marbre avec leur photo.

La morale de cette histoire plus vraie que vraie

La violence est à tous les étages de la société martiniquaise, ces jeunes drogués qui la côtoient en permanence, ne sont qu’un étage, ce sont les enfants de notre société, la réalité au quotidien de notre société, ils se complaisent à dire que les élus et les responsables syndicaux pour la plupart ont une attitude violente, leur nombre augmente chaque jour. Certains d’entre eux préconisent de faire la morale aux hommes et aux femmes de tout bord politique à la gouvernance de la Martinique, plutôt que de se préoccuper d’eux puisqu’ils n’existent pas, d’écouter le pays, au lieu de faire fructifier jusqu’à leur mort,  leurs comptes en banque, sur le dos des travailleurs, et que c’est l’une des raisons qui fait qu’il ne travaillera plus jamais, pour ne pas à contribuer à l’enrichissement de ces gens-là.

Moralité de cette moralité

J’en veux à ce garçon qui n’avait aucune raison de profaner la tombe de mes parents, je ne suis aucunement responsable de sa déchéance, je ne penserai pas à lui, perdu dans l’enfer de son monde marginal. Je lui tendrais la main, que son esprit rebelle l’ayant conduit à cette déchéance refuserait cette main tendue……J’exagère sans doute, mais je ne veux pas, égoïstement, porter une croix qui n’est pas la mienne, pendant que d’autres n’en ont cure.

Alors dira-t-on : « Je suis un salaud », Mais j’assume ! Par exaspération, par impuissance, par cette volonté de ne pas me substituer à ceux qui ont les moyens d’actionner les leviers, qui puissent tenter des actions pour sortir ou éviter cette jeunesse d’entrer dans ces engrenages, car un pays sans sa jeunesse, est un pays foutu.

Hélas ce jeune camé a sans doute raison, et mes belles paroles n’auront jamais d’effet sur lui. La Martinique est malade.

Alors je prends mon mal en patience, je nettoie la tombe de mes parents, avant de revenir ce dimanche 29 juin 2016, pour dire « Bonne fête Maman »

Roger Tranquille

Une réponse à “Rencontre insolite au cimetière”

  1. Géraud Dit :

    Si la violence exercée à l’endroit des vivants est condamnable lorsqu’elle l’est à l’égard de nos morts elle est INADMISSIBLE.

    S’il est vrai que la violence existe depuis la nuit des temps, cependant ON NE DOIT PAS s’en accommoder.
    Elle doit être certes combattue mais tout doit être fait pour la prévenir.

    MALHEUREUSEMENT on constate qu’elle est PROMUE par les médias audiovisuels notamment institutionnels qui L’ALIMENTENT par la diffusion quotidienne EN PRIME TIME de films policiers en autre, ainsi que par les hommes et femmes appartenant au monde politique, syndical, sportif et même culturel.

    Dans notre pays où nombre de comportements violents sont corrélés à la consommation de produits stupéfiants, ON EST SCEPTIQUE sur la réelle volonté de lutter contre le trafic de drogue et l’efficacité des opérations d’arraisonnement menées en pleine mer dans la mesure où les importantes cargaisons des navires sont dans 99 % des cas destinées à D’AUTRES pays que le nôtre.

    VEUT-ON VRAIMENT TARIR les sources d’approvisionnement en drogues chez nous ?

    N’y aurait-il pas une volonté de préserver le marché de la drogue qui NOURRIT pourtant la violence ?

    A QUI FERA T-ON CROIRE qu’il est impossible d’imperméabiliser la partie ACCESSIBLE du littoral martiniquais ?

    Puisque MANIFESTEMENT on ne veut pas se donner les moyens de tarir la principale source qui alimente la violence chez nous, il faut donc en conclure que la violence constitue une courroie de transmission AU SERVICE D’UNE CAUSE DOUTEUSE.
    IL IMPORTE que les Martiniquais débusquent cette cause qui justifie que la violence soit ENTRETENUE dans ce territoire déjà en butte à d’innombrables fléaux.

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