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- Comment expliquer que la Guadeloupe ne réclame pas de changement de statut ?

Attention à la glissade !

calmos les gars! ne nous précipitons pas tête baissée dans l’aventure

Il y a deux aspects dans la visite du Président Sarkozy aux Antilles : un aspect tourné vers la société civile dans son ensemble, en quelque sorte un aspect citoyen et l’autre plus politique en direction des élus.

L’aspect Citoyen

Là, il s’agit incontestablement d’un sans-faute ; il a su trouver, en Martinique, les mots qu’il fallait pour réparer l’injuste oubli dont ont été victimes les dissidents antillais, ces combattants de la résistance dont la plupart n’avaient pas vingt ans, partis sur de frêles esquifs au péril de leur vie pour répondre à l’appel du général de Gaulle et aller libérer un pays dont ils ignoraient presque tout, de l’autre côté de l’océan ; c’était si émouvant que beaucoup, parmi les intéressés comme dans l’assistance, n’ont pu retenir leurs larmes.

Autre point fort, très fort même, la restitution des travaux des Etats Généraux tant chez nous que dans l’île soeur, la Guadeloupe ; j’avoue humblement que je n’y croyais guère pour ma part, tant nous sommes habitués, sous nos latitudes, aux discours sans fin qui brassent beaucoup de vent et ne débouchent en général sur rien de concret et encore moins d’exploitable ; cette fois, ce fut tout le contraire : des propositions précises allant au coeur des différentes problématiques et parfaitement argumentées (ce qui a été dit par exemple sur le rôle central de l’Université Antilles-Guyane-l’UAG- dans le développement durable Outre-mer, sur la nécessité « d’antillaniser » les cadres de direction, au plus haut niveau, tant privés que publics ou encore sur les concours nationaux à faire passer sur place quand il s’avère impossible pour les candidats locaux de se déplacer, est à inscrire en lettres d’or). Il faut vraiment féliciter tous les participants à ces ateliers qui doivent à la qualité exceptionnelle de ceux qui les manageaient d’avoir été aussi productifs. L’échange qu’il nous a été donné de voir, sur la TV locale, entre le coordinateur ministériel, le Préfet antillais Samuel, les Présidents d’ateliers, plus percutants les uns que les autres et le Président Sarkozy fut, ne mégotons pas, un vrai moment de bonheur.

Reste bien sûr à attendre le mois d’octobre, puisque c’est la date d’échéance fixée, pour voir si les fruits tiendront la promesse des fleurs.

Ecran de fumée

L’aspect Politique maintenant et là c’est une tout autre affaire. Manifestement, le Président n’avait qu’une obsession : éviter le clash avec les élus et pour cela il a cru devoir abonder dans le sens du Congrès du 18 Juin 2009 initié par ses pires adversaires. Qui plus est retrouvant les accents et les ficelles de l’avocat qui lui collent à la peau, il s’est lancé dans un vibrant plaidoyer-où est donc passé l’arbitre présidentiel de la République ?- en faveur du changement de régime (le statu quo n’est plus possible, le système est responsable des maux actuels…) faisant même un procès à ceux qui caricaturent le débat en proférant des mensonges (« l’article 74 ne vous fait pas sortir de la république » et d’énumérer à l’appui les différentes variantes statutaires en vigueur dans les DOM- TOM-COM, l’indépendance n’est pas à l’ordre du jour et les aides européennes continueront à s’appliquer).

Soit, acceptons-en l’augure mais est-ce bien le coeur du débat, ne s’agit-il pas, en l’occurrence, d’un artifice procédurier voire d’un écran de fumée ? Comment expliquer, autrement, qu’un parti authentiquement autonomiste comme le PPM, c’est même lui qui le premier a posé cette revendication – ayant flairé le piège de l’article 74, qu’il trouve si dangereux qu’il veut le réécrire, (préférant la « proie » de l’égalité sociale, garantie par l’article 73, à ce qui ne serait que « l’ombre » de l’autonomie)- en vienne à dire calmos les gars! ne nous précipitons pas tête baissée dans l’aventure et dans le vide, allant même jusqu’à pronostiquer l’échec de la future consultation ?

Comment expliquer que la Guadeloupe d’où est parti le grand mouvement social de contestation contre la vie chère du début de l’année, ne réclame pas présentement de changement de statut ? Au rebours de nos congressistes locaux, soit disant démocrates, ils donnent, eux pour de bon, la parole au peuple pour qu’il dise dans quel type de société il veut vivre. Serait-ce qu’il y a un coco – macaque dans l’affaire ? Effectivement et il est de taille car c’est bien d’une rupture majeure qu’il s’agit, d’un véritable basculement juridique total : la fin du régime de l’identité (synonyme de sécurité) inscrit dans l’article 73 de la Constitution, rendant applicables de plein droit les Lois et règlements dans les Dom au profit d’un régime de spécialité (synonyme de précarité) où seuls les textes expressément délimités dans une loi organique votée par le Parlement ou ayant reçu l’aval du gouvernement pourraient s’y appliquer.

Rester dans le train du progrès

Ce faisant, on nous ramène plus de soixante ans en arrière sous le régime, équivalent dans son principe, de feu la colonie abolie en 1946 ; joli progrès en vérité! Il convient de préciser que cet article 73 n’a jamais empêché les adaptations les plus audacieuses : plus de 20 ans avant la métropole, les Antilles disposaient de la totale liberté de gestion de la taxe sur les carburants -le FIR devenu FIRT- ce qui a permis aux élus de l’époque de construire le réseau routier que nous connaissons dont la fameuse Rocade qui a sauvé Fort-de-France de la plus complète asphyxie ; de même pour les fonds du FIDOM qui étaient alors gérés par le Conseil Général ou encore du statut fiscal avantageux du contribuable domien ; mais, et c’est là l’innovation capitale, depuis la révision constitutionnelle de 2003 on est passé à la vitesse supérieure : le champ des adaptations a été considérablement élargi jusqu’à permettre la création de « lois-pays » (j’invite tous ceux qui veulent se faire une opinion objective et non biaisée sur la question, à se rendre sur le site web officiel du Sénat où ils pourront découvrir l’étendue du pouvoir normatif et d’adaptation qu’offre l’article 73 de la Constitution du 28 mars 2003 aux seuls DOM, à l’exception de la Réunion restée à l’écart de la révision, article 73 dont les conditions d’application ont été précisées par l’article 1er de la loi n° 2007-223 du 21 février 2007 portant « dispositions statutaires et institutionnelles relatives à l’outre-mer » ). Alors qu’on ne veuille pas nous faire prendre des vessies pour des lanternes ou pour parler créole « bokaye » des cocos pour des abricots.

Car ce qu’on nous propose le sourire aux lèvres et la main sur le cœur (« Timeo Danaos… ») C’est d’ouvrir une négociation avec le gouvernement et le Parlement, toutes choses fort changeantes comme chacun sait au gré des élections, pour définir dans une loi organique -arrêtée par qui ?-ce qu’on voudra bien nous octroyer. Mais nul n’ignore que la vie est en évolution constante et que ce qui peut sembler suffisant à l’instant T risque de ne plus l’être à l’instant T’, d’où la nécessité pour ne pas être floué et rester toujours dans le train du progrès de ne pas abandonner le mécanisme constitutionnel de l’article 73 qui assure à nos populations l’automaticité de plein droit, sous réserve des adaptations éventuelles souhaitées par elles, de l’application des lois et décrets de la République rythmant la vie sociale de la Nation et surtout, l’automaticité des financements correspondants. Ceux qui tous les jours dénoncent le caractère figé des dotations de l’Etat, déconnectées de l’évolution des besoins afférents aux compétences transférées dans le cadre de Décentralisation, alors même que le Droit est en notre faveur, devraient méditer sur cette phrase glissée comme en passant mais qui n’a pas échappé à la vigilance du sénateur Larcher : « il faudra assumer » (sous- entendu financièrement) les compétences transférées sous l’empire de l’article 74 .

En définitive, revenant sur le combat de près d’un demi-siècle pour obtenir l’égalité juridique avec les citoyens de la métropole, égalité solennellement finalisée par un socialiste en 1981, en la personne du Président François Mitterrand, on veut faire de nous des citoyens de seconde zone à périmètre d’application législative et réglementaire limité -peut-être sommes -nous trop bronzés!- autrement dit des Français entièrement à part , en attendant peut-être d’aller plus loin.

Quand on connaît les idées et les sentiments de ceux qui sont à l’origine des résolutions du congrès, ceux-là même qui à longueur de médias, complices, pour certains, jusqu’à la servilité la plus abjecte, vitupèrent contre la France et ses dirigeants, son histoire, sa langue et sa culture, on ne voit vraiment pas ce qui peut autoriser un optimisme aussi béat de la part de nos gouvernants.

Mais qu’ils se rassurent, les Antillais et singulièrement les Martiniquais ont encore les pieds sur terre et les yeux ouverts ; ils sauront faire la réponse qui convient, puisque Référendum il y aura, à tous les apprentis-sorciers présents et futurs car c’est de leur avenir, à eux seuls et de celui de leurs enfants, qu’il s’agit. Contrairement à ce qu’on veut faire croire, ils ne sont nullement opposés à une évolution maîtrisée des institutions qui les régissent mais ils exigent que cela se fasse dans un cadre sécurisé, celui de l’article 73 de la Constitution qui permet, dans le respect des principes de liberté et de démocratie, loin de tout macoutisme, « exotique » pour le coup, toutes les adaptations souhaitables pour plus de responsabilité et de prise en compte de leur identité, au sein de la République et de l’Europe.

Alors, comme disaient les Romains de l’antiquité : « caveant consules » !, que les consuls prennent garde! Ce que je traduirai plus prosaïquement dans nos pays de bananes , où tant de pelures traînent çà et là, par : attention à la glissade!.

Pierre Alex Marie-Anne

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